Figures secondaires

Travail sur le thème des Figures secondaires qui a donné lieu à plusieurs expositions


Choisies dans la mythologie grecque et romaine, ces « figures secondaires » sont celles de l’ombre, celles que l’on a oubliées, celles qui sont restées anonymes : celles qui racontent les histoires autrement…

Pour accompagner les images, des textes ont été écrits par des auteurs qui ont accepté de me prêter leur plume pour un jeu de regards croisés. Je les remercie.


Méduse coiffant Athéna

Méduse… L’une baissant les armes, l’autre le regard, elles plongèrent dans l’abîme d’un songe…

Athéna vit les yeux de Persée, Méduse, des visages endormis dans la pierre,

l’une à l’autre désormais attachées, fallait-il  éclaircir ce mystère ?

Un rêve commun les animait, elles purgeaient leurs passions anciennes.

La Gorgone regardant au fond d’elle-même, découvrit le sourire d’Athéna sereine.

Olivia Jerković

 

Mélanthos, fils de Laocoon

Un froid glacial nous réunit ce matin autour du colosse de bois, laissé là par l’ennemi Mélanthos, fils de Laocoon - Gravure - 15*21 cm [encadré 41*47 cm]après dix ans de sièges. Un esclave grec nu et épuisé, attaché à la statue explique à demi-mot que le cheval et lui-même sont une offrande au dieu de la mer pour protéger la flotte de son peuple. Les guerriers ivres de sang, veulent tuer l’esclave et ériger cette statue sacrée au cœur de la Cité, comme symbole de l’anéantissement définitif de l’ennemi. Mon père s’oppose au sacrilège : prêtre de Poséidon, il connaît la force du sacrifice et du mystère. L’ennemi aussi a droit à la protection divine. Rien n’autorise la barbarie, ni la faim, ni la haine, encore moins la victoire. Transi de froid, je réalise dans cette excitation de victoire imminente que j’ai passé plus de la moitié de ma vie dans une ville en guerre et en chaos, au côté de mon père. Il m’a tout appris, et la guerre le reste. Ce matin de fin de siège m’annonce le départ d’une nouvelle vie, mon cœur s’emballe, je me sens serein et enthousiaste, j’ai envie de hurler de joie. J’écoute avec attention la prière que mon père adresse à Poséidon, afin de convaincre les guerriers. D’où sortent ces deux serpents qui glissent sur les eaux comme le vent ? Dans un réflexe d’enfant, je m’abrite sous l’épaule de mon père, je le sais puissant et invincible. Mes pieds quittent le sol, mes bras et mon thorax sont compressés par un bras puissant, je ne peux plus bouger. Je regarde mon père frapper avec violence cette bête immonde, son regard se trouble, ses gestes s’alanguissent, il me regarde à son tour. Impuissants, le regard vide et effrayé, dans un fracas de claquement d’eau, nous sombrons. Immobile, attaché à ces reptiles marins comme à une croix, envahi de larmes, je hurle d’effroi, étouffé par le silence de l’abîme. Pourquoi moi, pourquoi aujourd’hui ? Père qu’as-tu fais ?

François-Xavier Tramond

DeucalionDeucalion semant les pierres de fécondité (1) - Monotype

Digne fils du Titan Prométhée – bienfaiteur du genre humain, et même selon certaines versions, son géniteur – Deucalion reçoit la charge d’ensemencer la Terre d’une nouvelle race d’hommes justes, après l’anéantissement, sous les flots divins, de la génération de l’âge de fer. Des pierres, ossature terrestre, que ses mains laissent choir derrière lui, s’épanouiront ainsi de nouvelles formes humaines.

Sophie Kauffmann

 

 

Épiméthée - Monotype

Épiméthée

 Épiméthée, le désinvolte, dispendieux en capacités animales, oublieux de l’homme, dès lors nu et sans défense. Mais plus que Prométhée, son frère habile et rusé, l’inventeur de l’humain en l’homme.

Philippe Jockey

 

 

ActéActé - Fusain

« Tu présides aux bordures des mers, ourlées le l’écume indomptée. Les rivages sont ton domaine. Lieux où le temps est distendu. Là accostent les troupes ennemies ;  là se retrouvent les amants trop longtemps esseulés ; là scrute le regard patient de Pénélope ; là enfin s’échoue le désespoir vaincu.

Maud Mulliez

 

 

Pyrrha et Deucalion, rescapés du délugePyrrha et Deucalion après le déluge 2 - Monotype

Dans le grand cycle des âges, on était à l’heure où Zeus le grand dieu avait décidé de ruiner le monde et les hommes au cœur de bronze qui le peuplaient.

De tous les points du ciel, il ouvrit l’écluse des nuées, et noya la terre entière, et le fleuve ne se distinguait plus de la colline, ni l’océan de la plaine, ni la vigne de l’algue et la forêt noyée n’était plus que refuge profond pour les nymphes marines.

La page du monde était devenue noire. Noire était l’eau, noir était le ciel pressé de nuées déferlantes.

Noir était le cœur de Deucalion et de Pyrrha la Rousse que Zeus le grand dieu avait choisi d’épargner.

Deucalion était fils de Prométhée, le voleur du feu, et Pyrrha la Rousse était fille de Pandora la première femme qui fut créée et d’Épiméthée, l’irréfléchi. Devant eux – l’onde les avait-elle oubliés ou la ruine de l’univers devait-elle s’arrêter à leurs pieds ? – l’humanité à reconstruire. Sur l’onde étale, noire du néant sans fond et du gouffre insondable, seules fluctuaient, les lignes frêles images de leur corps épargné qui était tout ce qui restait.

Qui était tout ce que nous sommes.

Et de ces sillons tracés sur l’eau, le reflet de leur ombre, devait surgir, nouvelle origine, l’humanité renouvelée.

Mais l’ombre de soi-même, et l’ombre de son ombre ne sont que lisses lignes que le soleil étire ou raccourcit – muettes.

Pyrrha et Deucalion semant les pierres de fécondité - MonotypeAlors Pyrrha la Rousse et Deucalion, fils de Prométhée le voleur du feu, les derniers hommes du monde ancien, demandèrent à Thémis la Fatale, de leur accorder une nouvelle race et d’autres exemplaires d’une lignée disparue.

Il leur fallait, dit-elle, par derrière eux jeter les os de leur grande mère.

Sacrilège, dit Pyrrha la Rousse ! Si l’humanité nouvelle demandait la profanation de l’ancienne, n’était-il pas meilleur de rester les derniers des hommes ?

Mais Thémis la Fatale, roulait d’autres pensées : la grande mère, c’était la terre, sortie des eaux ; ses os c’étaient les pierres dures qui tiennent les montagnes.Pyrrha - Monotype

Sitôt que Pyrrha la Rousse et Deucalion fils de Prométhée le voleur du feu les eurent semés dans les lignes luisantes des eaux retirées sur la terre bourbeuse encore des eaux du ciel, naquirent les hommes et les femmes – humanité nouvelle, derrière eux, Pyrrha la Rousse et Deucalion, fils de Prométhée le voleur du feu, les derniers hommes et les premiers du monde nouveau.

Clément Chillet

 

 

Penthésilée

Penthésilée - Encre et fusainElle fut reine des amazones, ces guerrières déroutantes venues d’Orient.

Elle vint à Troie, porter secours.

Elle y montra sa bravoure, et fléchit sous un coup trop juste d’Achille, qui la blessant à mort fut lui-même vaincu. Par l’amour. Plongeant son glaive dans son sein et son regard dans le sien, il y succomba.

Maud Mulliez